Edward BEHR

 

La Décadence Americaine

L'Amérique est désormais l'unique super-puissance sur l'échiquier mondial. Mais la crise morale sans précédent qui la secoue est le signe avant-coureur d'un déclin potentiel aussi dramatique qu'inattendu. Dégradation croissante des villes et des relations interethniques, montée de la criminalité, émergence d'une sous-classe inemployable, justice à la carte... Les nouveaux problèmes de l'Amérique vont conduire, d'ici dix ans, à doubler la population carcérale, accélérer la création de « zones protégées » et fragmenter le pays en zones interdites, soigneusement démarquées.
 
Plutôt que d'y faire face, l'Amérique poursuit des chimères : obsession du harcèlement sexuel, political correctness fortement incrustée dans les milieux universitaires et qui envahit maintenant la vie quotidienne. Le principe original de mélange de races et le culte de l'individualisme font place à un cloisonnement racial, sexuel et social, allant de pair avec un véritable totalitarisme intellectuel qui suscite une guerre idéologique, aux conséquences potentielles dévastatrices.
 
Si l'émeute de Los Angeles, en 1992, a coûtê cher, elle a également profité à quelques-uns : en un an, les Californiens ont acheté 650 000 armes à feu, et le « boom » des commerçants spécialisés est peu de chose comparé à l'essor des entreprises de sécurité. West-Tec, filiale japonaise, vend le concept de protection totale : patrouilles armées, scanners, mais aussi micros et « boutons de panique » (panic buttons) placés dans des endroits stratégiques, dans les maisons sous surveillance. A l'entrée de la plupart des superbes maisons de Beverly Hills, on retrouve le sigle "West-Tec" avec la mention : « Réaction armée » (armed response).

Dans les quartiers moins huppés, des associations de volontaires, les comités de garde des quartiers, (Neighbourhood Watch) sont en liaison radio permanente avec la police locale. Idée originale d'un ancien chef du LAPD qui a porté ses fruits, puisqu'on compte actuellement 5500 clubs de ce genre dans la région de Los Angeles, chacun avec leur chef d'îlot et leurs patrouilles régulières. Le but de Neighbourhood Watch n'est pas tant d'intervenir que de donner l'alerte, facilitant l'intervention rapide de la police locale; leur mot d'ordre officiel, affiché à l'entrée des résidences qui en font partie : « Méfiez vous des étrangers » (Be on the look-out for strangers), conduit inévitablement à la chasse au faciès.

L'activité des entreprises de sécurité se généralise un peu partout : à Washington, par exemple, un abonnement annuel permettra de faire appel à un garde du corps qui vous raccompagnera chez vous après un dîner chez des amis, en voiture mais aussi à pied, même s'il s'agit d'un trajet de cent mètres à peine, dans le quartier chic de Georgetown.
Autre raison de la carence de la police officielle : la conscience croissante, de la part des criminels et surtout des gangs organisés, de leurs droits constitutionnels. « La plupart des policiers de Los Angeles filment aujourd'hui leurs raids, sur caméra vidéo, pour prouver qu'ils n'ont pas brutalisé ceux qu'ils arrêtent, comme les gangs, d'ailleurs, mais dans le but contraire. »
 
Les techniques nouvelles de lutte contre la criminalité prennent aussi des allures orwelliennes grâce à une technologie nouvelle, extrêmement coûteuse. Les bracelets détecteurs donnerait automatiquement à leurs porteurs privilégiés accès à des zones sous protection spéciale, dont d'autres seraient exclus. Une surveillance permanente, prévenant vols et agressions de toutes sortes, est également à l'étude, utilisant des puces électroniques cachées dans des voitures ou portées par des individus (incorporées dans des bagues, des bracelets, ou des cartes d'identité), reliées à un satellite et permettant leur localisation permanente. Certaines formes de surveillance électronique fonctionnent déjà : ainsi, dans certains jardins et parcs privés de Los Angeles, des détecteurs souterrains indiquent la présence, la nuit, de sans-abri indésirables qui y campent - et qu'on expulse aussitôt.

Mais, pour l'instant, les méthodes sont en général plus expéditives, plus brutales aussi. Dans Downtown Los Angeles, des commerçants et des propriétaires ont recours à des policiers privés, des mercenaires, utilisant la manière forte pour faire régner l'ordre dans la rue ou dans des immeubles HLM, avec passage à tabac des fauteurs de troubles et salles de détention privées. Leur slogan : « Nous obtenons des résultats là où les autres ont échoué. » Le risque est réel de voir Los Angeles se transformer en Rio et Sâo Paulo, où les « matadors », privés ou policiers travaillant pour leur propre compte, font systématiquement la chasse aux indésirables (dont des bandes d'enfants) et les assassinent.

Selon Logan Clarke, patron de l'un des établissements de police privée les plus réputés de Californie, « Los Angeles n'est pas Rio ou Sâo Paulo, nous n'y sommes pas encore, mais nous allons, hélas, dans cette direction». Clarke est l'incarnation même de ce phénomène inquiétant : l'existence de plus en plus répandue d'une police américaine à deux vitesses - l'une officielle, réservée aux communs des mortels, l'autre privée, réservée aux privilégiés. L'étude des pages jaunes de l'annuaire du téléphone à Los Angeles est instructive : six pages sont consacrées aux investigateurs privés'.

« On relève, aux États-Unis, environ 25 000 cas d'assassinats par an, dont un tiers - environ 8 000 - ne sont pas résolus. Les polices d'État, et même le FBI, sont aujourd'hui tellement débordées qu'à moins d'attirer l'attention des médias, ou de personnalités politiques, beaucoup de crimes majeurs, y compris des enlèvements et des meurtres, ne font pas l'objet d'investigations approfondies - il s'agit en général d'enquêtes routinières qui n'aboutissent jamais. Or, si vous avez de l'argent, si votre enfant disparaît, vous ferez tout pour le récupérer; si un membre de votre famille est assassiné, vous voulez savoir pourquoi, vous essaierez par tous les moyens de faire appréhender les coupables.

1. Exemples :
 
la Grant Company: « spécialiste en récupérations, corruption, surveillances visuelles, opérations clandestines, disparitions, enlèvements, fraudes civiles, et affaires criminelles dans le monde entier, dont les employés sont « tous d'anciens agents du FBI ou des ex-détectives
 
La John T. Lynch Company: se vante d'avoir récupéré 30 millions de dollars dans des cas de contrats abusifs; 25 millions dans des cas de litiges sur les patentes; 11 millions en fausses banqueroutes; 8,5 millions en rapatriements de fonds en provenance des banques suisses. Succès garanti.
 
La Nick Harris Company se dit H capable de retrouver n'importe qui, n'importe où.

Dans les années à venir, le phénomène de la police à deux vitesses se généralisera progressivement. « Les privés spécialisés s'occuperont de plus en plus des cas compliqués, des investigations les plus difficiles, et cette forme de privatisation, presque inévitable, fait peur. Il est regrettable de penser que, si vous n'avez pas l'argent nécessaire (une enquête de Logan Clarke coûte au moins 1 000 dollars par jour), il vous sera impossible d'obtenir une véritable justice. Mais si vous disposez d'un peu d'argent, vous serez moins vulnérable. "

Clarke s'inquiète également des conséquences d'enquêtes officielles insuffisantes ou bâclées. « Je suis persuadé, dit-il, que, dans les prisons américaines, 5 % des détenus sont en fait innocents, victimes d'un système qui veut avant tout classer des affaires, plutôt que de les solutionner réellement. »
Il est vrai, également, que le Los Angeles d'aujourd'hui va devenir l'Amérique de demain. La cité américaine risque fort de ressembler, dans un avenir indéterminé, à celle dépeinte dans Blade Runner ou dans Terminator.

Extraits du livre "UNE AMERIQUE QUI FAIR PEUR"
de Edward Behr.