- L'Amérique est
désormais l'unique super-puissance sur l'échiquier
mondial. Mais la crise morale sans précédent qui
la secoue est le signe avant-coureur d'un déclin potentiel
aussi dramatique qu'inattendu. Dégradation croissante
des villes et des relations interethniques, montée de
la criminalité, émergence d'une sous-classe inemployable,
justice à la carte... Les nouveaux problèmes de
l'Amérique vont conduire, d'ici dix ans, à doubler
la population carcérale, accélérer la création
de « zones protégées » et fragmenter
le pays en zones interdites, soigneusement démarquées.
-
- Plutôt que d'y
faire face, l'Amérique poursuit des chimères :
obsession du harcèlement sexuel, political correctness
fortement incrustée dans les milieux universitaires et
qui envahit maintenant la vie quotidienne. Le principe original
de mélange de races et le culte de l'individualisme font
place à un cloisonnement racial, sexuel et social, allant
de pair avec un véritable totalitarisme intellectuel qui
suscite une guerre idéologique, aux conséquences
potentielles dévastatrices.
-
- Si l'émeute
de Los Angeles, en 1992, a coûtê cher, elle a également
profité à quelques-uns : en un an, les Californiens
ont acheté 650 000 armes à feu, et le « boom
» des commerçants spécialisés est
peu de chose comparé à l'essor des entreprises
de sécurité. West-Tec, filiale japonaise, vend
le concept de protection totale : patrouilles armées,
scanners, mais aussi micros et « boutons de panique »
(panic buttons) placés dans des endroits stratégiques,
dans les maisons sous surveillance. A l'entrée de la plupart
des superbes maisons de Beverly Hills, on retrouve le sigle "West-Tec"
avec la mention : « Réaction armée »
(armed response).
Dans les quartiers moins huppés, des associations de volontaires,
les comités de garde des quartiers, (Neighbourhood Watch)
sont en liaison radio permanente avec la police locale. Idée
originale d'un ancien chef du LAPD qui a porté ses fruits,
puisqu'on compte actuellement 5500 clubs de ce genre dans la
région de Los Angeles, chacun avec leur chef d'îlot
et leurs patrouilles régulières. Le but de Neighbourhood
Watch n'est pas tant d'intervenir que de donner l'alerte, facilitant
l'intervention rapide de la police locale; leur mot d'ordre officiel,
affiché à l'entrée des résidences
qui en font partie : « Méfiez vous des étrangers
» (Be on the look-out for strangers), conduit inévitablement
à la chasse au faciès.
L'activité des entreprises de sécurité se
généralise un peu partout : à Washington,
par exemple, un abonnement annuel permettra de faire appel à
un garde du corps qui vous raccompagnera chez vous après
un dîner chez des amis, en voiture mais aussi à
pied, même s'il s'agit d'un trajet de cent mètres
à peine, dans le quartier chic de Georgetown.
- Autre raison de la
carence de la police officielle : la conscience croissante, de
la part des criminels et surtout des gangs organisés,
de leurs droits constitutionnels. « La plupart des policiers
de Los Angeles filment aujourd'hui leurs raids, sur caméra
vidéo, pour prouver qu'ils n'ont pas brutalisé
ceux qu'ils arrêtent, comme les gangs, d'ailleurs, mais
dans le but contraire. »
-
- Les techniques nouvelles
de lutte contre la criminalité prennent aussi des allures
orwelliennes grâce à une technologie nouvelle, extrêmement
coûteuse. Les bracelets détecteurs donnerait automatiquement
à leurs porteurs privilégiés accès
à des zones sous protection spéciale, dont d'autres
seraient exclus. Une surveillance permanente, prévenant
vols et agressions de toutes sortes, est également à
l'étude, utilisant des puces électroniques cachées
dans des voitures ou portées par des individus (incorporées
dans des bagues, des bracelets, ou des cartes d'identité),
reliées à un satellite et permettant leur localisation
permanente. Certaines formes de surveillance électronique
fonctionnent déjà : ainsi, dans certains jardins
et parcs privés de Los Angeles, des détecteurs
souterrains indiquent la présence, la nuit, de sans-abri
indésirables qui y campent - et qu'on expulse aussitôt.
Mais, pour l'instant, les méthodes sont en général
plus expéditives, plus brutales aussi. Dans Downtown Los
Angeles, des commerçants et des propriétaires ont
recours à des policiers privés, des mercenaires,
utilisant la manière forte pour faire régner l'ordre
dans la rue ou dans des immeubles HLM, avec passage à
tabac des fauteurs de troubles et salles de détention
privées. Leur slogan : « Nous obtenons des résultats
là où les autres ont échoué. »
Le risque est réel de voir Los Angeles se transformer
en Rio et Sâo Paulo, où les « matadors »,
privés ou policiers travaillant pour leur propre compte,
font systématiquement la chasse aux indésirables
(dont des bandes d'enfants) et les assassinent.
Selon Logan Clarke, patron de l'un des établissements
de police privée les plus réputés de Californie,
« Los Angeles n'est pas Rio ou Sâo Paulo, nous n'y
sommes pas encore, mais nous allons, hélas, dans cette
direction». Clarke est l'incarnation même de ce phénomène
inquiétant : l'existence de plus en plus répandue
d'une police américaine à deux vitesses - l'une
officielle, réservée aux communs des mortels, l'autre
privée, réservée aux privilégiés.
L'étude des pages jaunes de l'annuaire du téléphone
à Los Angeles est instructive : six pages sont consacrées
aux investigateurs privés'.
« On relève, aux États-Unis, environ 25 000
cas d'assassinats par an, dont un tiers - environ 8 000 - ne
sont pas résolus. Les polices d'État, et même
le FBI, sont aujourd'hui tellement débordées qu'à
moins d'attirer l'attention des médias, ou de personnalités
politiques, beaucoup de crimes majeurs, y compris des enlèvements
et des meurtres, ne font pas l'objet d'investigations approfondies
- il s'agit en général d'enquêtes routinières
qui n'aboutissent jamais. Or, si vous avez de l'argent, si votre
enfant disparaît, vous ferez tout pour le récupérer;
si un membre de votre famille est assassiné, vous voulez
savoir pourquoi, vous essaierez par tous les moyens de faire
appréhender les coupables.
1. Exemples :
-
- la Grant Company: « spécialiste en
récupérations, corruption, surveillances visuelles,
opérations clandestines, disparitions, enlèvements,
fraudes civiles, et affaires criminelles dans le monde entier,
dont les employés sont « tous d'anciens agents du
FBI ou des ex-détectives
-
- La John T. Lynch Company: se vante d'avoir récupéré
30 millions de dollars dans des cas de contrats abusifs; 25 millions
dans des cas de litiges sur les patentes; 11 millions en fausses
banqueroutes; 8,5 millions en rapatriements de fonds en provenance
des banques suisses. Succès garanti.
-
- La Nick Harris Company se dit H capable de retrouver
n'importe qui, n'importe où.
Dans les années à venir, le phénomène
de la police à deux vitesses se généralisera
progressivement. « Les privés spécialisés
s'occuperont de plus en plus des cas compliqués, des investigations
les plus difficiles, et cette forme de privatisation, presque
inévitable, fait peur. Il est regrettable de penser que,
si vous n'avez pas l'argent nécessaire (une enquête
de Logan Clarke coûte au moins 1 000 dollars par jour),
il vous sera impossible d'obtenir une véritable justice.
Mais si vous disposez d'un peu d'argent, vous serez moins vulnérable.
"
Clarke s'inquiète également des conséquences
d'enquêtes officielles insuffisantes ou bâclées.
« Je suis persuadé, dit-il, que, dans les prisons
américaines, 5 % des détenus sont en fait innocents,
victimes d'un système qui veut avant tout classer des
affaires, plutôt que de les solutionner réellement.
»
- Il est vrai, également,
que le Los Angeles d'aujourd'hui va devenir l'Amérique
de demain. La cité américaine risque fort de ressembler,
dans un avenir indéterminé, à celle dépeinte
dans Blade Runner ou dans Terminator.
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